Anne Dufourmantelle : “Les rêves sont comme une machine à résoudre les problèmes”

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Apparitions, présages… Nos rêves révèlent ce qui cherche à émerger chez nous et aident à nous remettre en question, nous indiquait, avant son tragique accident, la psychanalyste Anne Dufourmantelle.

Psychologies : Qu’appelez-vous l’intelligence onirique ?

Anne Dufourmantelle : Le rêve puise dans un réservoir illimité qui ne dépend pas que du moi, cette « petite lucarne », comme disait Freud. Il est relié à un soi perceptif beaucoup plus vaste qui englobe la mémoire de l’Histoire avec un grand H, celle de l’histoire personnelle et familiale du rêveur, sa perception des événements, de sa vie intrapsychique, de son corps (petites blessures, digestion, etc.). Nos rêves sont un fil à plomb qui nous relie à la vérité de notre être, comme cette ligne verticale que suit le plongeur en apnée et sur laquelle sont indiqués les stades de profondeur franchis. Le génie du rêve a cette capacité de vous ramener directement à vos 10 ans, vos 15 ans, vos 40 ans. Il peut même parfois présager de ce qui vient, ou s’enfoncer dans une mémoire familiale ou collective à laquelle la conscience n’a pas accès. Nous rêvons tous, le crocodile aussi. Mais les humains ont en plus la capacité de mettre leurs rêves en mots. Et à l’intelligence onirique vient s’ajouter celle du langage. Un rêve, quand il est raconté, prend encore une autre épaisseur : notre parole se teinte d’expressions qui vont en dire beaucoup sur les images qui nous ont traversés. Je pense à une patiente qui me parle d’elle, à 7 ans, dans un rêve. Cette petite fille a des nattes. Elle se décrit ainsi : « Elle a des tresses. » Il est important d’y entendre aussi la « détresse ».

Pourquoi incitez-vous vos patients à prêter attention à leurs visions nocturnes ?

Anne Dufourmantelle : Parce que les analyses avec rêves vont plus vite et plus loin grâce à cette capacité qu’a le rêve d’embrasser toutes les couches et tous les temps de l’inconscient. Parfois, un peu magiquement, le simple fait d’inciter le patient à se souvenir de ses rêves fonctionne… Mais parfois aussi, le simple fait de noter trois mots dans un petit carnet suffit à hameçonner un rêve et à le faire réapparaître au réveil. On peut aussi le fixer en prenant l’habitude de le raconter à quelqu’un. Ce n’est pas tout à fait la même chose que de l’écrire. Peut-être est-ce le fait de le déposer auprès d’un autre que soi ? Il y a aussi des périodes qui favorisent le (re)surgissement : les déménagements, les voyages, le fait de tomber amoureux… Chaque fois qu’il se produit des changements drastiques dans une existence, les rêves passent le mur de la censure. Tout ce qui détourne de l’habitude est propice à la rêverie, ainsi que tout ce qui est susceptible d’ouvrir notre canal interne : méditation, écriture… Certains de mes patients complètement bloqués ont commencé à se souvenir de leurs rêves en s’astreignant à une page d’écriture automatique tous les matins, en notant n’importe quoi, parfois le même mot sur toute une page.

Le rêve est-il un rébus ?

Anne Dufourmantelle : Un rébus à plusieurs entrées, oui. Sans solution unique. Le mystère reste. Mais parfois, une interprétation est saisissante, elle va nous reconnecter à une vérité. Nous le ressentons dans notre corps, dans notre psyché, dans l’allégement immédiat que cela procure. Parfois, le simple fait de noter ses rêves, de les confier, rouvre cette porte entre conscient et inconscient. Les rébus des rêves se servent de tout : des symboles, de l’image, du langage, du son, de l’affect – colère, peur, tristesse… Souvent, le rêve vient appuyer les intuitions du travail en analyse ou au contraire me chuchoter : « Là, vous faites fausse route, regardez donc par là. » À ce moment-là surgit une figure, une hypothèse, un événement où je me dis tout à coup : « Oh, mais la grand-mère ! Oh, mais le prénom ! Oh, mais pourquoi cet animal ? » C’est la boîte de Pandore.

Considérez-vous que les symboles qui surgissent ont un sens universel ?

Anne Dufourmantelle : Les grilles d’interprétation peuvent être simplistes, mais elles ne sont pas fausses. Je ne vois pas comment une personne qui baigne depuis sa naissance dans le langage pourrait ne pas être imprégnée par l’histoire des symboles. Leur signification dépasse chacun d’entre nous : la chevelure, la mer, la forêt… Chaque élément du rêve touche à un imaginaire commun, mais ensuite, bien sûr, ces symboles se colorent en fonction du récit personnel. Les signes sont parfois très élaborés. Par exemple, les chiffres qui apparaissent peuvent renvoyer à des signifiants cachés, des messages secrets, à des âges de la vie. Ce qui frappe, c’est la précision de l’inconscient : le message est tout sauf flou. Nous ne le trouvons pas toujours, mais je vous assure que si un chiffre apparaît dans l’un de vos rêves, c’est parce qu’il renvoie à quelque chose de précis.

Le rêve peut-il nous faire comprendre qui nous sommes et ce que nous ressentons ?

Anne Dufourmantelle : Oui, car il a une grande capacité à exprimer l’ambivalence : par exemple, nous ne savons pas toujours, quand nous sommes énervés ou fatigués, qu’en réalité nous sommes sans doute très en colère. Le rêve arrive et scénarise cette colère sous diverses formes – personnages menaçants, animaux sauvages, bagarres… Souvent, nous nous trompons sur nos désirs : dans les névroses habituelles, nous pensons vouloir quelque chose et être empêchés d’y parvenir par les autres, par la vie. Nous nous saisissons d’alibis, en trouvant des bénéfices secondaires à ces blocages. Et le rêve est là pour nous le signaler : il va par exemple nous plonger dans une situation dans laquelle nous ne souhaitons absolument pas être. Et pointer si parfaitement notre ambivalence que nous résistons souvent à son message. Il réapparaîtra de manière insistante, sous la même forme ou sous une autre, jusqu’à ce que nous l’entendions… ou pas. De ce fait, un rêve récurrent est toujours important.

Pourquoi est-ce libérateur de s’y intéresser ?

Anne Dufourmantelle : Parce que cela permet au pont entre conscient et inconscient de rester ouvert à des solutions inattendues. Nous passons notre vie à occulter des pensées angoissantes, des souvenirs pénibles, des choses qui ne cadrent pas avec l’image que nous nous faisons de nous-mêmes, notre moi idéal. Or l’une des tâches du rêve – et du cauchemar – est de nous y ramener, de nous obliger à considérer le négatif sans l’exclure. Même lorsque nous nous réveillons encombrés par un « mauvais » rêve, c’est une bonne chose, parce que ces images sont une mise en forme du symbolique. Ainsi, le rêve peut permettre d’éviter les passages à l’acte, les maladies, les accidents – ce qui peut arriver lorsqu’on n’écoute pas les messages de son inconscient. L’une des tâches du rêve, c’est de réinviter à sa table ce négatif et de le recevoir comme une part de nous. Quand quelque chose est complètement censuré ou innommable, le rêve effectue un travail de décantation. Il ouvre une première porte, puis le simple fait de le raconter en ouvre une autre. C’est comme une machine à résoudre les problèmes. Quand nous sommes à l’écoute du génie du rêve, une délivrance peut s’opérer.

Peuvent-ils être prémonitoires ?

Anne Dufourmantelle : Nous en avons des preuves : des témoignages de rêves laissés par des Allemands avant la Seconde Guerre mondiale1. Il me semble que tout analyste aura entendu des rêves prémonitoires, dans ses années de pratique, à plus ou moins grande échelle. Le caractère prémonitoire peut s’exercer sur une journée ou une année, sur une personne, une famille… Mais le phénomène reste inexplicable. Ce qui est troublant, ce sont les prémonitions sur les autres. C’est arrivé à l’une de mes patientes, pourtant très rationnelle. Souvent, dans nos rêves, les personnages sont une partie de nous-mêmes, mais il arrive qu’il s’agisse de quelqu’un d’autre. Nous savons que la perception déborde la conscience, que le corps a sa propre intelligence. Si l’inconscient se situe hors du temps, pourquoi n’aurait-il pas des accès temporels que nous ignorons ? Il y a également des témoignages de personnes restées en communication avec des proches disparus. Est-ce que cela relève du pur imaginaire ? Souvent, dans les deuils importants, le défunt reste très présent dans les rêves, puis il s’évanouit. Et parfois, au terme de plusieurs années, il revient, c’est alors que quelque chose, ce que l’on appelle assez lourdement « le travail du deuil », s’est fait. Un au revoir devient possible.

1. À lire sur ce sujet : Rêver sous le IIIe Reich de Charlotte Beradt (Payot).


Source : http://www.psychologies.com/

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Nathalie Neumann sur Google+

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